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Les noces de la Décolonisation
La situation dans les rues d’Oran se dégradait, le plaisir des préparatifs de cette noce atténuait la sourde angoisse qui nous étreignait le cœur.

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LES NOCES DE LA DÉCOLONISATION


Début mai 1962, mon ami Marc nous annonça le mariage de sa sœur.
La cérémonie religieuse aurait lieu en l’Église Saint-Paul ; un lunch réunirait la noce et les invités dans la maison familiale. Nous accueillîmes cette nouvelle avec grande joie, en cette période, la situation politique incitait peu aux réjouissances.
Cette noce était un symbole fort de continuité, d’espérance de vie...
La famille habitait une grande maison à Gambetta ; les nombreuses pièces et dépendances s’ouvraient sur une cour carrelée, disposition traditionnelle en Algérie, le patio étant le centre de l’activité. Dans le fond de cette cour, un coin verdoyant, un jardin à la pied-noir touffu, exubérant, offrait sa fraîcheur.
Quel charme il avait ce jardin sauvage désorganisé, avec ses buissons de thym et de lentisque, ses pots de fleurs remplis de cactus, de plantes gitanes, de fucus, ses cannisses desséchées. Des aloès cernaient un grand figuier, des plantes grasses et des géraniums fournis cachaient un clapier de gros lapins mâchant en permanence une luzerne grasse.
Comme nous étions loin des parterres à la française ! sinistrement alignés.
La préparation des noces fut l’objet de nombreuses réunions et palabres, auxquelles familles, amis proches, voisins participaient, rajoutant leurs pincées d’organisation, en buvant les litres de café accompagnés des inévitables rollicos . Il fallait dresser la liste des tâches à effectuer, le mariage était proche, tout devait se mette en place harmonieusement, cette cérémonie marquerait un jour mémorable, nous allions être comblés !
La situation dans les rues d’Oran se dégradait, le plaisir des préparatifs de cette noce atténuait la sourde angoisse qui nous étreignait le cœur.
Nous recherchions les divers véhicules qui conduiraient le cortége, la fiancée sélectionnait les enfants qui l’escorteraient. Et les boissons, que fallait-il offrir ? Champagne ou anisette Gras ? Que servir, cruel dilemme ! Qui remplirait la fonction de barman ?... Le cafetier du Bar des Amis se proposait en « extra ». De quelles fleurs décorer les voitures couvertes de tulle, afin qu’elles restent fraîches, il faisait chaud en mai, on choisit les œillets. Chacune ayant une nièce ou un neveu d’une beauté saisissante, on organisa un casting pour constituer la haie d’honneur. Parfois on vit débouler des enfants noirauds si laids, de vrais pruneaux !
Leurs mères les couvaient d’un regard fier, la future mariée les jaugeait à la dérobée, il faudrait écarter la candidature de ces laiderons remuants, sans blesser quiconque ! Chez toutes ces mères sommeillait une lionne de l’Atlas prête à défendre la beauté de sa progéniture. Marc et moi prîmes en charge le département décoration, faisant adopter à l’unanimité un thème unique : le bleu-blanc-rouge, que l’on retrouverait jusqu’à saturation. Pour transformer le patio nous fîmes des ambiances exotiques avec les nombreux pots de cactées ; dans les quatre coins nous dressâmes des pyramides artisanales de géraniums ponctuées de plantes grasses. Après avoir dévalisé le papetier local de tous ses rouleaux de papier crépon, nous confectionnâmes notre colle à la farine et nous assemblâmes des dizaines de mètres de guirlandes tricolores.
La France nous abandonnait, c’était d’une cruelle évidence, dans les rues nous ne pouvions manifester notre désir de rester français, l’armée française ne le tolérait pas ! En privé, avec des gestes symboliques nous mettrions un point d’honneur à l’afficher. Pendant nos travaux manuels, nous entendions explosions ou tirs d’armes ; nous chahutions alors de plus belle, d’un rire forcé, pour cacher notre angoisse. Nous étions cernés par la violence.
Les femmes se chargèrent des toilettes, des fanfreluches, de toute l’intendance. Elles furent mises à contribution pour ensacher les dragées qui auraient une touche française ! Tout le monde confectionna des sachets-dragées-cocardes avec lesquels repartiraient les invités. Pendant cette besogne collective le café coulait toujours à flots, les rollicos épuisés remplacés par de succulentes oreillettes .
J’habitais loin dans le centre ville ; un jour où je les aidais, je fus obligé de rester chez mes amis en séjour forcé. Le quartier fut bouclé par l’armée française, ces actions intempestives fréquentes se passant sous les hospices du Général K… de sinistre mémoire pour les Oranais.
Les militaires agressifs fouillèrent la maison, virent les préparatifs de la noce, se moquèrent ouvertement de notre décoration, de nos sachets de dragées bleu-blanc-rouge, se les montrant du bout des doigts, goguenards ; nous ravalions notre rage…
Ils ne cassèrent rien ce jour-là, ce qui fut insolite.
En renforçant l’éclairage de la cour, Marc et moi fîmes un dais avec toutes les guirlandes tricolores ; je me souviens de la fierté et de la satisfaction que cela nous procura. Dans les rues, la situation était intolérable ; l’O.A.S. sévissait, entraînant une spirale infernale de répression par l’armée française qui considérait tout Européen comme un ennemi, un assassin potentiel, et tirait donc sur lui sans sommation lors des accrochages quotidiens. Notre satisfaction de décorateurs débutants fut de courte durée ; une proche explosion qui fit trembler le quartier nous ramena à notre triste réalité : la terreur quotidienne. Lorsque vous êtes au cœur de l’histoire, aussi tragique et horrible qu’elle soit, l’instinct de vie vous aiguillonne ; nous étions désespérés et préparions cette noce avec hargne. Nous voulions oublier un instant…
Faire la fête quelques heures…
Nous dressâmes les buffets sur des tréteaux, les drapant de blanc pour les « actualiser » ; nous y accrochâmes quelques mètres de guirlandes cocardières, elles nous servirent aussi à dissimuler les imperfections de nos pyramides florales.
Le jour de la noce arriva. Je revêtis mon plus beau costume bleu marine, sur ma chemise blanche à poignets mousquetaires, je nouai une jolie cravate habillée ; ma mère arborait comme à l’accoutumée la panoplie adéquate de la sudiste soucieuse de son élégance.
Devant l’église, tous les deux entourés d’une centaine d’invités impatients et endimanchés, nous attendions le cortége qui s’annonçait ; on entendit au loin crépiter des coups de feu… Il n’y aurait jamais d’accalmie, même en ce jour de fête… Pendant la messe, la musicienne qui tenait l’harmonium en tirait héroïquement le maximum d’intensité, pour tenter de cacher cet arrière-plan sonore angoissant de tirs de mitraillettes qui s’intensifiaient. L’inquiétude de l’assistance était palpable, elle était partagée entre la joie d’une heureuse cérémonie et ces sinistres bruits d’armes qui, se rapprochant, n’auguraient rien de bon.
Le mariage fut célébré avec une certaine hâte, la noce fut cloîtrée dans l’église, fermée à clef par le sacristain ; on chuchotait les conjonctures les plus folles..
Nous dûmes attendre une accalmie propice pour rejoindre le lieu des agapes.
Tous et toutes admirèrent l’originalité de la décoration, les compliments furent exagérés et bruyants pour dissimuler la peur grandissante, les coups de feu avaient repris dès notre arrivée chez nos amis.
Ma mère et moi redoutions un sinistre bouclage, notre retour dans le centre ville aurait été impossible..
Soudain cela éclate de tous côtés ; les convives se replient à l’intérieur des appartements, les femmes aidant en hâte la mariée à rassembler ses volumineux nuages de tulle. Les mères récupéraient leur progéniture récalcitrante, grignotant déjà les sucreries du buffet, et qui souhaitaient bien continuer malgré le danger.
Les balles striaient la terrasse, allant jusqu’à hacher les guirlandes de la décoration qui jonchèrent le sol et le buffet, au milieu duquel trônait la pièce montée couronnée d’un petit drapeau et de deux mariés dérisoires.
Une voiture freine au loin… c’était mon frère : il venait nous ramener chez nous… Il savait qu’une longue opération militaire se mettait en place, l’on avait localisé un responsable de l’O.A.S., prétexte facile à une nouvelle répression sauvage.
Nous excusant auprès de tous, nous embrassons les mariés, leur souhaitant tout le bonheur du monde et quittons la noce promptement pour tenter de rejoindre notre domicile. Dans la rue infernale, les tirs arrivaient de toutes parts ; dans une inconscience désespérée nous courions, longeant les murs ; les balles traçantes passaient au ras de nos têtes courbées, rentrées dans les épaules ; nous galopions.
Ma mère était plutôt enrobée, mais elle courait aussi vite que ses deux fils, escarpins à la main, maintenant de l’autre bras sac et capeline.
Nous nous engouffrons dans la voiture ; ça canardait ; dans un démarrage intempestif, nous quittons en hâte ce lieu effrayant.
Nous arrivons dans le centre ville lui aussi en alerte ; il nous fallait traverser la rue Lamartine pour nous engouffrer sous notre porche. Le bouclage était mis en place, une automitrailleuse à une centaine de mètres trônait, sinistre, dans l’avenue du Général-Leclerc, prête à vomir la mort.
Elle nous aperçoit, anticipe notre passage, oriente sa tourelle vers nous, terroristes potentiels en habit de gala bien chiffonnés, et crépite en nous envoyant ses balles meurtrières dans un bruit terrifiant.
Logiquement nous ne pouvions passer, pourtant nous passâmes ; je me demande par quel miracle nous avons échappé à cet enfer, comment je suis en mesure aujourd’hui de vous raconter cette étrange noce.
Nous sommes restés confinés chez nous quatre longs jours, sans aucune possibilité de ravitaillement.
Nos appartements furent systématiquement fouillés, scrupuleusement mis à sac par les soldats français, qui y recherchaient les armes lourdes, les munitions variées et les explosifs que nous étions susceptibles de cacher.
Quelques semaines plus tard, dans l’urgence d’une triste débâcle nous allions quitter Oran et être condamnés à un exil douloureux, définitif ; notre vie serait irrémédiablement brisée. Cette noce serait la dernière en Algérie.
Les mariés vécurent heureux en France, ils eurent deux enfants, nous ne nous sommes plus jamais revus pour cause…
« D’incident collatéral…De l’histoire contemporaine !.. »

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1)Gâteaux parfois garnis de morceaux d’amandes et saupoudrés de sucre cristallisé.
2)Gâteaux pouvant s’apparenter aux bugnes.

Texte de Hubert VICENTE, mariage Pieds Noirs
Merci a lui.


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